Monsieur le président Bouteflika…

Nassera Dutour mère de disparu, porte-parole du Collectif des Familles de Disparus en Algérie (CFDA) et de SOS Disparus.

A l’occasion de votre troisième candidature à l’élection présidentielle, les mères de disparus tiennent à s’adresser à vous publiquement, vous qui êtes le créateur et le promoteur de la Charte pour la Paix et la Réconciliation Nationale (la Charte).

Par cette lettre, les mères entendent rappeler qu’elles contestent toujours les textes d’application de cette Charte, ce que vous n’ignorez pas ! Totalement mises à l’écart du processus d’élaboration de ces mesures, les mères n’ont pas trouvé dans ces textes de réponse à leurs attentes. Elles déplorent que, malgré leurs contestations, propositions et tentatives d’ouverture d’un dialogue, aucun signe ne laisse présager que la lumière sera faite sur leurs chers disparus. La campagne présidentielle aurait dû être le terreau d’un dialogue et d’un débat sur un projet de société. Malheureusement, elle fut à l’image de l’Algérie d’aujourd’hui, où l’on joue l’illusion de la démocratie, où on la jette à la face des Algériens, de la société civile, de la communauté internationale et où l’on feint de croire que tous pensent que ce pays est un exemple en la matière et que les droits de l’Homme y sont respectés. Par cette lettre, les mères de disparus vont aussi feindre de croire qu’elles seront lues et entendues de vous. Saviez-vous, Monsieur le Président, que les textes d’application de la Charte vont dans le sens inverse d’une véritable réconciliation, qu’ils ne sont pas conformes aux Conventions internationales et sont contraires en tout point à l’esprit de ces traités que l’Algérie a ratifiés ?

Rappelons en quelques points, la négation des droits fondamentaux consacrée par ces décrets présidentiels portant textes d’application de la Charte :

- Ils interdisent à toute personne et toute organisation de critiquer le gouvernement algérien à l’étranger,

- Ils amnistient les membres des groupes armés,

- Ils éteignent l’action publique à l’égard des agents de l’Etat, quels que soient les crimes qu’ils aient pu commettre (exécution extrajudiciaire, disparition forcée, torture) et nient tout droit à la vérité et à la justice,

- Ils conditionnent l’indemnisation des victimes par l’obtention d’un jugement de décès. Cette exigence est un véritable drame sans nom. Elle viole le droit à la dignité humaine et, contrairement aux apparences, n’assure en rien le droit à réparation pour les victimes.

Voilà le mépris et l’injustice réservés aux victimes de ce que vous appelez la tragédie nationale, comme si la guerre des années 1990 n’avait pas de cause et comme s’il n’y a jamais eu ni crimes ni criminels. Votre politique de réconciliation dont la réalité est contestée de toute part, crée de nouvelles injustices, de nouvelles frustrations, de nouvelles colères.

Monsieur le Président, les modèles d’amnistie instaurés par des pouvoirs coupables de crimes n’ont jamais abouti à un succès. Vous voyez bien que la mobilisation des familles de disparus ne tarit pas. Personne ne peut espérer enterrer à coup de textes iniques des milliers de personnes disparues. Ce sont autant de familles qui sont détruites et c’est un pan entier de l’histoire de l’Algérie qui s’évapore.

Vous ne pouvez pas croire que l’on construit une paix durable sur des lits de mensonges et d’injustice. L’essence de la démocratie est de faire un bilan approfondi des politiques que l’on met en œuvre, de présenter de manière claire et transparente ce bilan à l’ensemble des citoyens, d’entendre ce qu’ils ont à dire et d’en tirer les conséquences pour de nouvelles orientations. Tout gouvernant responsable doit admettre ses erreurs. Si, vous êtes élu, Monsieur le Président, nous réclamons que vous honoriez votre troisième mandat et, par la même occasion notre pays :

- En organisant un réel bilan de l’application de la Charte, avec transparence, et qu’à cette occasion vous consultiez les principaux concernés.

- En repensant le traitement du dossier des disparus. Il existe plus d’un moyen d’effectuer ce bilan, il existe aussi plusieurs moyens de traiter le dossier des disparus.

- En mettant en œuvre toutes les recommandations des instances internationales de protection des droits de l’Homme relatives, à la liberté d’association, de réunion et de manifestation, contre la torture et les disparitions forcées.

- En ratifiant la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées.

- En traitant les mères de disparus dans le respect de leur droit à la vérité, à la justice, à la réparation.

Veuillez recevoir, Monsieur le Président, l’expression de notre espoir pour un avenir meilleur et juste pour l’Algérie.

http://www.liberation.fr/monde/0101561306-monsieur-le-president-bouteflika

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